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Quels sont les effets de la révolution numérique sur la culture ?

Préalable : En assemblée de travail (03/05/2018), la majorité de notre groupe n'a pas été enthousiaste à l'étude de cette question. Elle est notamment apparue « hors sol » et de nombreux questionnements ont été soulevés sur la notion de « révolution numérique » : quelle définition de ce terme ? Est-il calqué sur la notion de révolution industrielle ? Comment se montrer critique vis-à-vis d'un phénomène catalogué comme « une révolution » ? Le sens de la question en elle-même a posé problème : il semble que soit attendu un catalogue « des effets » et pas une position politique. La question peut également apparaître comme « dépassée » dans la mesure où il s'agit d'analyser des effets passés et non les enjeux qui s'ouvrent.

Quelques axes ont particulièrement fait débat : le numérique et les inégalités qu'ils comportent (fracture numérique, inégalités de formation, hiérarchisation des données, etc.) ; l'impact environnemental du

« numérique » ; les liens entre « numérique » et intensification du travail ; les possédants de l'outil numérique, notamment les GAFAM : est-il possible de se passer d'eux ? Les outils « libres » sont-ils suffisants ? ; le remplacement des rencontres physiques, notamment dans la vie professionnelle ; l'impact du « numérique » sur la création artistique ou culturelle : est-il structurant ou anecdotique ? ; enfin, l'impact du « numérique » sur la diffusion culturelle.

Pour finir, une réflexion s'est tenue sur l'opportunité de reformuler la question, de ne pas y répondre ou d'élargir à une réflexion sur le « numérique » dans son ensemble. Cette dernière perspective a finalement été retenue, nous la présentons ci-dessous.


La notion de « révolution numérique » considéré par certains comme abusive n'est que la conjonction de multiples phénomènes. De la mécanographie triant les migrants aux Etats-Unis en 1890 jusqu'à parcours sup, il existe une violence du numérique.

Si aujourd'hui se trouvent bouleversés nos modes d'être, nos pratiques, notre écosystème, ce n'est qu'à l'issue des avancées dans les domaines de l'informatique, c'est-à-dire le traitement automatique de l'information, et de la cybernétique, apparus tous deux dès 1940, et le phénomène Internet (1990).

Ce bouleversement, s'il a permis le déploiement et l'intensification inédite des logiques d'exploitation capitalistes, a aussi révélé des notions telles que l'économie de partage, l'autonomie, la gratuité et le libre accès, principes qui appartenaient jusque-là au domaine des utopies.

Mesurer, massifier, automatiser : telles sont les modalités de la gouvernance induites par le numérique. Par ailleurs, du développement des liens sociaux, à l'étroite corrélation des domaines de la technique et de l'humain, jusqu'à l'imprévisibilité voire lanon maîtrise des processus encours (machines apprenantes, développement de la force de calcul suivant la loi de Moore), tout cela ouvre la voie aux pires fantasmagories (transhumanisme) et impose la plus grande vigilance. Par ailleurs, l'ampleur des processus induits par ces nouveaux rapports aux machines et la standardisation peuvent contenir de multiples formes d'aliénation, voire renvoyer l'homme dans une certaine inutilité d'existence (notamment par les nouveaux rapports au travail qui en sont induits : burn out, chômage, etc.).

En ce qui concerne ce que l'on appelle communément les biens culturels, il importe avant tout de les préserver des logiques marchandes en favorisant la multiplicité des usages ainsi que l'émergence de la notion d'un patrimoine culturel auquel chacun pourrait avoir accès, notamment dans le domaine de l'éducation en repensant le concept d'Université numérique.

Dans le domaine de la culture, comme dans l'ensemble de la société, la révolution numérique a été particulièrement rapide et brutale. Elle n'est pas dissociable de l'essor du néolibéralisme.

A partir des années 1980, on a vu un même outil, l'ordinateur, prendre en charge la quasi-totalité des pratiques culturelles autrefois totalement distinctes, et plus particulièrement : l'écriture, la lecture dans une plus faible mesure, l'écoute de la musique, le visionnage de films, et dans une sphère plus professionnelle le montage audio et vidéo, le graphisme, la mode, la conception architecturale. Les pratiques nouvelles qui ont vu le jour dans le secteur culturel ont des avantages indéniables, qui ont fait le succès de cette "révolution" : une uniformité des interfaces qui facilite la prise en main et l'apprentissage, une rapidité de mise en œuvre imbattable, et surtout une possibilité inédite de voir ou d'entendre le résultat d'une opération en cours de travail : c'est le cas du montage virtuel en vidéo ou en audio.

Les avantages et les inconvénients sont difficiles à dissocier, par exemple : les graphistes et les architectes ont perdu la faculté de dessiner, désormais la panoplie de modèles prédéfinis de leurs logiciels leur est devenue indispensable. Il serait pourtant abusif de juger prématurément cette évolution comme un recul esthétique, ou bien rejeter la faute sur le seul outil : toute notre histoire culturelle est faite de telles superpositions de pratiques.

A partir des années 2010, les réseaux sont devenus des passages obligés de notre vie sociale et culturelle, bouleversant totalement notre appréhension des objets culturels. Nous vous proposons de détailler cinq bouleversements qui nous paraissent majeurs.

1) Un objet culturel numérisable devient disponible et duplicable presque sans coût pour le monde entier, à condition qu'il soit connecté. L'économie des objets culturels traditionnels, fondée sur la rareté, s'en trouve bouleversée : musiques, films et livres sont partagés librement sur des plateformes aux marges de la légalité. Les détenteurs des droits d'exploitation liés à ces produits tentent de réagir au nom d'un "manque à gagner" parfois imaginaire. En fait, ils cherchent à tirer parti à la fois de leurs positions acquises, et de la situation nouvelle. Leur contre-attaque vise à lutter contre la "copie illégale", sur le plan technique (dispositifs anti-copie ou DRM) comme judiciaire (HADOPI). En vain : les dispositifs anti-copies ont été régulièrement contournés et les dispositifs légaux également (Sites 'torrent', téléchargement direct, VPN). A l'évidence, seul une remise à plat radicale de la notion de droit d'auteur, compatible avec cette nouvelle société de l'abondance, pourra résoudre le problème de la rémunération des auteurs-producteurs. Hélas, on manque d'acteurs pour imposer ces négociations, puisque les détenteurs de droits sont bloqués sur leurs positions, alors que les acteurs du partage sont dispersés et souvent « illégaux ».

2) Le modèle du streaming s'est imposé pour la distribution de l'audio et de la vidéo. Notons qu'il n'y a aucune différence technique entre le streaming et le téléchargement, sinon qu'un dispositif logiciel se charge d'empêcher le "client" de garder le fichier sur l'ordinateur (quoique de nombreux contournement existent). Ce modèle de téléchargement bridé a permis aux entreprises de diffusion de maintenir un modèle payant de diffusion culturelle, tout en profitant des économies liées à la numérisation (production et diffusion à coût réduit notamment), et sans que les rémunérations des auteurs soit réévaluées, alors même qu'elles les sollicitaient pour manifester leur opposition au téléchargement illégal. Spotify et Deezer pour la musique, Netflix et surtout YouTube pour la vidéo, sont les principaux acteurs du streaming en France, avec des modèles économiques très différents. Ainsi Netflix a pris d'assaut le marché de la télévision et s'est installé en concurrent direct des programmes traditionnels payants. YouTube, lui, est cantonné à l'ordinateur, au smartphone et à la tablette, et se recommande par l'infinité des contenus mis en ligne par ses utilisateurs ; son modèle économique est le même que celui de Google : la publicité et l'exploitation des données personnelles de ses utilisateurs.

L'inconvénient majeur du streaming est une perte d'autonomie de l'utilisateur par rapport aux objets culturels. Par rapport au modèle ancien ou chacun avait sa bibliothèque et sa discothèque, les grands acteurs du streaming proposent une offre pléthorique, qui se compte en millions d'œuvres. Ils proposent même de sauvegarder les choix de chacun avec son profil – c'est d'autant plus facile pour eux que tous exploitent peu ou prou les données personnelles. Mais peu d'utilisateurs mesurent à quel point ces "bibliothèques" virtuelles sont fragiles, sujettes aux variations des politiques de l'entreprise, aux rachats, aux bugs. On a vu également des cas de censure, où Apple par exemple faisait disparaître dans son réseau et même dans les appareils de ses clients tel fichier musical qui ne lui convenait plus. Dans la même logique, Google est adepte des déréférencements. La seule façon de résister à cette prise de pouvoir des diffuseurs sur nos objets culturels reste la création de bibliothèques, audiothèques et vidéothèques personnelles, hébergées dans nos ordinateurs, et qu'on sera libres de garder, de chérir et de partager.

3) Le succès des réseaux sociaux a bouleversé un pan essentiel de la vie culturelle : le système de la recommandation (likes) et de la critique. L'importance croissante qu'ont prises les recommandations des utilisateurs est autant plus paradoxal que les principaux acteurs de ce marché, Google ou Facebook, s'appuient sur un type de système de recommandation concurrent et théoriquement incompatible : la publicité, la recommandation tarifée. Par exemple, Facebook illustre bien cette double logique : héberger des communautés libres de s'exprimer, tout en encourageant essentiellement l'expression individuelle et en décourageant toute expression tant soit peu concentrée et suivie.

Il n'en reste pas moins qu'une véritable "dictature du clic" est installée dans la société, et qu'il devient impossible de diffuser un contenu qui ne soit pas "optimisé" pour les réseaux sociaux et les moteurs de recherche. Cette optimisation consiste à mettre en avant dans ce qu'on publie les mots-clefs décrivant le contenu, de sorte à ce qu'un maximum d'entre eux correspondent aux mots clefs les plus populaires publiés par Google : tout un art !


De là à ne publier que des contenus compatibles avec ces mots clés, il n'y a qu'un pas, franchi allégrement la plupart du temps. On ne s'appesantira pas sur l'appauvrissement culturel généré par ces pratiques.

Pourtant, à côté des réseaux sociaux cornaqués par les GAFAM, une foule de projet collaboratifs montrent la voie de ce que les réseaux peuvent apporter. L'exemple le plus fameux est Wikipédia, dont le succès éclatant a rendu obsolète toutes les encyclopédies sur le marché !

4) La question des données privées est confrontée à un vide juridique, qui commence à être corrigé au niveau européen (cf. RGDP : loi sur la protection des données privées). Il n'en reste pas moins que désormais les utilisateurs confient eux-mêmes leurs données aux logiciels et applications qu'ils utilisent, dont l'usage est même conditionné par cet abandon de vie privée. Les récentes révélations de l'utilisation de Facebook pour l'élection de Donald Trump, la victoire du Brexit et les aveux de Marc Zuckerberg lui-même interrogent. Par ailleurs, force est d'admettre que ce traitement de masse des données amène aussi son lot d'évolutions scientifiques intéressantes à condition qu'elles soient collectées de façon anonymes, prenons par exemple la médecine prédictive. Là encore, le numérique amène des formes aux résultats ambivalents.

5) Le développement massif des instruments numériques (écrans, tablettes, smartphones, disques durs, etc.), sans parler des data centers véritables gouffres énergétiques et de l'obsolescence programmée1de tous les outils numériques, ainsi que les pratiques qu'ils entrainent (clics, recherches internet, applications, stockages, etc.), ont un impact énergétique fort et, de fait, un impact écologique que nous devons prendre très sérieusement en considération. Regarder la question numérique sous l'angle écologique amène aussi à prendre acte de la raréfaction des métaux, de la durée de vie limitée des données stockées et des matériaux mis à la disposition du public. Notre « fascination » pour le numérique ne doit pas nous faire oublier le coût réel (énergétique, humain, etc.).

Pour conclure, les effets de la révolution numérique sur la culture ont été à la fois positifs et négatifs, dans la mesure exacte où ils ont servi à libérer ou à asservir. Les acteurs de notre asservissement sont bien connus, et, à Générations, nous devons nous placer résolument dans l'autre camp : contre la privatisation d'Internet, pour la neutralité du net ; contre la capitalisation du droit d'auteur, pour une juste rétribution des auteurs ; contre l'asservissement par les objets numériques, pour un usage éclairé des nouveaux outils.

La clé du combat réside, ici comme ailleurs, dans l'éducation et la formation du public. Car les entreprises qui nous exploitent se servent avant tout de notre ignorance. Elles capitalisent précisément sur la nouveauté des technologies pour créer des situations asymétriques : elles nous font croire que nous sommes les clients, alors que nous ne sommes que le produit. Il ne tient qu'à nous de résister, et de répliquer.

Ce que serait notre futur désirable : la gratuité de l'accès aux objets culturels !

Malgré la réticence des acteurs en présence, nous jugeons souhaitable une nouvelle définition du droit d'auteur s'inspirant du copyleft (autorisation donnée par l'auteur que son œuvre puisse être utilisée, étudiée, modifiée et diffusée). Nous considérons ces objets culturels, mais aussi les mégadonnées (big data), les savoirs-faire, aujourd'hui considérés comme valeurs d'échange, comme inaliénables et appartenant au patrimoine mondial de l'humanité (Bien commun numérique) cela indépendamment de toute exploitation marchande.

La collecte et l'exploitation des données privées et anonymisées doit être gérée par un organisme indépendant (sur le modèle de la CNIL), financé par la force publique et par une taxe sur l'utilisation des données personnelles. Ces données doivent être au service de la recherche et du développement culturel.

Plus immédiatement, nous devons aussi développer l'usage de ce bien commun numérique dans l'éducation, dans les laboratoires de fabrications (tout en préservant leur autonomie), ainsi que dans l'action publique (votation numérique, consultation numérique, multiplication des espaces de parole).

Les nouvelles pratiques artistiques et culturelles, tout comme les différentes formes qu'elles prennent, doivent nous rendre confiants. L'art comme l'imagination sont illimités : ils sont notre force humaine. C'est pourquoi nous devons être en mesure de créer des espaces de liberté et de création, des oasis propices à la respiration, où le caractère indépendant et autonome des œuvres pourrait éclore sereinement.

Sans doute plus que jamais, devons-nous faire confiance à l'intelligence collective.


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