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QUI SONT LES KURDES : un peuple, une histoire

Les Kurdes appartiennent au rameau iranien de la grande famille des peuples indo-européens. 

Au VIIe siècle av. J.-C., les Mèdes, qui sont aux Kurdes ce que les Gaulois sont aux Français, fondèrent un empire qui en l'an 612 av. J.-C. conquit l'Assyrie et étendit sa domination à l'Iran et à l'Anatolie centrale. Le règne politique des Mèdes s'achèvera vers le milieu du VIe siècle av. J.-C., mais leur religion et leur civilisation domineront l'Iran jusqu'au règne d'Alexandre le Grand. Après avoir opposé une résistance farouche aux invasions arabo-musulmanes, les Kurdes se rallièrent à l'islam, sans pour autant se laisser arabiser. 

A la faveur de l'affaiblissement du pouvoir des califes, les Kurdes qui jouaient déjà un rôle important dans les arts, l'histoire et la philosophie, commencent à affirmer leur propre puissance politique au milieu du IXe siècle. Ainsi, dans la deuxième moitié du Xe siècle le Kurdistan est partagé entre 4 grandes principautés kurdes. L'une de ces dynasties aurait pu, au fil des décennies, imposer sa suprématie aux autres et bâtir un Etat englobant l'ensemble du pays kurde si le cours de l'histoire n'avait pas été bouleversé par les invasions massives issues des steppes de l'Asie centrale. 

En effet, après avoir conquis l'Iran et s'être imposés au calife de Bagdad, les Turcs seldjoukides ont annexé une à une ces principautés kurdes. Vers 1150, le sultan Sandjar, le dernier des grands souverains seldjoukides, créa une province du Kurdistan. Jusque-là le pays des Kurdes était appelé la Médie par les géographes grecs. C'est donc un sultan turc qui, en hommage à la personnalité propre du pays kurde, lui donne le nom du Kurdistan. 

A peine une douzaine d'années après la disparition du dernier grand seldjoukide, une dynastie kurde, celle des Ayyoubides (1169-1250), fondée par Saladin émerge et assume le leadership du monde musulman pendant près d'un siècle, jusqu'aux invasions turco-mongoles du XIIIe siècle. 

La haute figure de Saladin et ses exploits face aux Croisés sont bien connus en Europe. Le XIIe siècle est une période faste de l'histoire kurde : émergence du Kurdistan comme entité géographique reconnue, suprématie d'une dynastie kurde sur le monde musulman, floraison d'une importante littérature écrite en langue kurde...

Dans la deuxième moitié du XVe siècle le pays kurde se remet des invasions turco-mongoles et prend forme comme une entité autonome, unie par sa langue, sa culture et sa civilisation mais politiquement morcelée en une série de principautés. Cependant, la conscience d'appartenir à un même pays est vive, au moins parmi les lettrés. Au début du XVIe siècle le pays kurde devient l'enjeu principal des rivalités entre les empires ottoman et perse. Le nouveau chah de Perse qui a imposé le chiisme comme religion d'Etat en Iran cherche à le répandre dans les pays voisins. 

A l'inverse, les Ottomans cherchent à contenir les visées expansionnistes du chah. En 1514, le sultan turc Selim 1er inflige une défaite cuisante au chah de Perse. Craignant que sa victoire reste sans lendemain il cherche les moyens d'assurer en permanence cette difficile frontière iranienne. C'est la raison pour laquelle il reconnaît aux princes kurdes tous leurs droits et privilèges antérieurs en échange de l'engagement de garder eux-mêmes cette frontière et de se battre aux côtés des Ottomans en cas de conflit perso-ottoman. 

Ce statut particulier assura au Kurdistan près de trois siècles de paix. Malgré des ingérences ponctuelles du pouvoir central, ce statut particulier fonctionna sans accroc majeur jusqu'au début du XIXe siècle. Chaque cour kurde était le siège d'une vie littéraire et artistique importante. Et dans l'ensemble, malgré le morcellement politique, cette période constitue en fait l'âge d'or de la création littéraire, musicale, historique et philosophique kurde. A l'exception de quelques esprits visionnaires tel le grand poète classique kurde du XVIIe siècle Ehmedê Khani, les lettrés et princes kurdes considèrent leur statut éternel et n'éprouvent pas le besoin de le changer. 

En 1675, plus d'un siècle avant la révolution française qui répand en Occident l'idée de la Nation et de l'Etat-nation, le poète Khani, dans son épopée en vers "Mem-o-Zin", appelle les Kurdes à s'unir et à créer leur propre Etat unifié. Il n'est écouté ni par l'aristocratie ni par la population. En terre d'islam, comme d'ailleurs en territoire chrétien, la conscience religieuse prime la conscience nationale. Chaque prince est préoccupé par les intérêts de sa dynastie, et les dynamiques familiales, claniques. 

En fait, tant qu'ils n'étaient pas menacés dans leurs privilèges, les princes kurdes se contentaient d'administrer leur domaine, tout en rendant hommage au lointain sultan-calife de Constantinople. Ils ne se soulèveront et tenteront de créer un Kurdistan unifié que lorsque l'Empire ottoman s'ingérera dans leurs affaires et cherchera à mettre fin à leur autonomie, au début du XIXe siècle. Des guerres pour l'unification et l'indépendance du Kurdistan, jalonnent la première partie de ce siècle. 

En 1847, s'effondre la dernière principauté kurde indépendante, celle de Bohtan. Signe des temps, les forces ottomanes, dans leur combat contre les Kurdes, sont conseillées par les puissances européennes. De 1847 à 1881, on observe de nouvelles insurrections, sous la conduite de chefs traditionnels, souvent religieux, pour la création d'un Etat kurde. Elles seront suivies jusqu'à la Première Guerre mondiale de toute une série de révoltes sporadiques et régionales contre le pouvoir central, toutes durement réprimées.

Après avoir annexé une à une les principautés kurdes, le pouvoir turc s'employa à intégrer l'aristocratie kurde en distribuant assez généreusement des postes et en mettant sur pied des écoles dites tribales destinées à inculquer aux enfants des seigneurs kurdes le principe de fidélité au sultan. Cette tentative d'intégration fut en partie couronnée de succès. Mais elle favorisa également l'émergence d'élites kurdes modernistes. Sous leur houlette se dessina, à Constantinople, une phase moderne du mouvement politique tandis que se multiplièrent les associations et sociétés de bienfaisance et patriotiques tentant d'introduire la notion d'organisation et d'implanter un mouvement structuré dans la population kurde. Ce mouvement s'inscrit dans la dynamique de la fin du XIXe siècle dans l'Empire ottoman en proie à de vives convulsions nationalistes, où chaque peuple aspire à créer son propre Etat-nation. 

Après avoir tenté vainement de maintenir ce conglomérat en vie via le pan-ottomanisme, puis le pan-islamisme, les élites turques elles-mêmes devenues pan-turquistes militent en faveur de la création d'un empire turc allant des Balkans à l'Asie centrale. 

Ainsi, la société kurde aborde la Première Guerre mondiale divisée, sans projet collectif pour son avenir. En 1915, les accords franco-britanniques dits de Sykes-Picot prévoient le démembrement de leur pays. Et les Kurdes eux-mêmes sont divisés quant au devenir de leur nation. Le clivage s'accentue au lendemain de la défaite ottomane face aux puissances alliées, en 1918. Les indépendantistes forment une délégation dépêchée à la Conférence de Versailles pour présenter "les revendications de la nation kurde". Leur action contribuera à la prise en compte, par la communauté internationale, du fait national kurde. 

En effet, le Traité international de Sèvres conclu le 10 août 1920 entre les Alliés d'une part, dont la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, et l'Empire ottoman d'autre part, préconise la création d'un Etat kurde sur une partie du territoire du Kurdistan. Ce traité restera cependant lettre morte, le rapport de forces sur le terrain empêchant son application.

Pour sa part, l'aile traditionnelle du mouvement kurde, dominée par des chefs religieux, bien implantée dans la société kurde cherche à "éviter le péril chrétien à l'Est et à l'Ouest" et à créer dans les territoires musulmans libérés de l'occupation étrangère "un Etat des Turcs et des Kurdes". L'idée était généreuse et fraternelle. Une alliance est conclue avec le chef nationaliste turc Mustafa Kemal venu au Kurdistan chercher de l'aide auprès des chefs kurdes pour libérer l'Anatolie occupée. Les premières forces de la guerre d'indépendance de Turquie sont ainsi recrutées dans les provinces kurdes.

Jusqu'à sa victoire définitive sur les Grecs en 1922, Mustafa Kemal n'a cessé de promettre la création d'un Etat musulman des Turcs et des Kurdes. Il était ouvertement soutenu par les Soviétiques, et plus discrètement par les Français et les Italiens mécontents des appétits excessifs du colonialisme britannique dans la région. C'est au nom de cet Etat musulman qu'était perpétré le génocide arménien auquel de nombreux Kurdes ont pris part.
Après la victoire, à la Conférence de paix de Lausanne, les délégués turcs affirmeront parler au nom des nations sœurs kurde et turque.

Le 24 juillet 1923, un nouveau traité fut signé dans ce contexte entre le gouvernement kémaliste d'Ankara et les puissances alliées. Il rendait caduc le Traité de Sèvres sans apporter aucune garantie concernant les droits des Kurdes et consacrait l'annexion de la majeure partie du Kurdistan au nouvel Etat turc. 

Auparavant, par l'accord franco-turc du 20 octobre 1921 la France avait annexé à la Syrie et placé sous son mandat les provinces kurdes. Le Kurdistan iranien vivait en état de quasi-dissidence par rapport au pouvoir central persan. Restait encore en suspens le sort de la province kurde de Mossoul très riche en pétrole. Turcs et Britanniques la revendiquent alors, tandis que sa population se prononce au 7/8e en faveur d'un Etat kurde indépendant au cours d'une consultation organisée par la Société des Nations. Arguant que l'Etat irakien ne saurait survivre sans les richesses agricoles et pétrolières de cette province, la Grande-Bretagne finit par obtenir le 16 décembre 1925 du Conseil de la SDN l'annexion de ces territoires kurdes à l'Irak placé sous son mandat. Cette résolution promettait néanmoins la mise sur pied d'un gouvernement kurde autonome, promesse jamais tenue ni par les Britanniques, ni par le régime irakien qui a pris la succession de l'administration britannique en 1932.

Ainsi fin 1925, le pays des Kurdes, connu depuis le XIIe siècle sous le nom de "Kurdistan", se trouve partagé entre 4 Etats : Turquie, Iran, Irak et Syrie. Et pour la première fois de sa longue histoire, il est privé de son autonomie culturelle.

En effet, les conquérants et les empires de jadis s'étaient contentés de certains avantages et privilèges économiques, politiques et militaires. Nul n'avait entrepris d'empêcher la population d'exprimer son identité culturelle, d'entraver la libre pratique de sa vie spirituelle. Nul n'avait conçu le projet de détruire la personnalité kurde, de dépersonnaliser en le coupant de ses racines culturelles millénaires tout un peuple. Ce projet a été celui des nationalistes turcs qui ont voulu faire de la Turquie, historiquement multiculturelle, multiraciale et multinationale, une nation une et uniforme. Il fut repris plus tard par l'Irak et l'Iran. 

On peut s'étonner avec Nehru « qu'un nationalisme défensif se transforme en un nationalisme agressif, et qu'une lutte pour la liberté devienne une lutte pour dominer les autres. Victime de sa géographie, de l'Histoire et aussi sans doute du manque de clairvoyance de ses propres dirigeants, le peuple kurde a été sans doute la population qui a payé le plus lourd tribut, qui a souffert le plus du remodelage de la carte du Proche-Orient. »


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